Universités : du gaspillage de l'argent public à la paupérisation des étudiants
Comment l'université, pourtant endettée, dilapide l'argent public
Raphaël Piastra, maître de conférene en droit public, membre de DSR
10/10/202611 min read


Le contenu de mon article
Le monde merveilleux de l’enseignement supérieur
Par Raphaël Piastra, Maître de conférences en droit public, membre de la DSR
Plantons d’abord le décor avant de voir comment et pourquoi nous sommes plantés dans le décor.
Quelques mots d’introduction tout d’abord. Les universités dépendent du Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace (MESRE). On se demande bien ce que l’Espace vient faire ici ! Ce ministère a un triple rôle : gérer l'enseignement supérieur et la vie des étudiants ; s’occuper de la recherche scientifique ; financer et assurer le respect des règles par les universités. L’actuel ministre est Philippe Baptiste (ingénieur scientifique de formation). Le budget de l'État pour l'enseignement supérieur et la recherche s'élève à 28,9 milliards d'euros en 2026, dont 15,6 milliards dédiés à la formation supérieure et à la recherche universitaire. Les dotations d’Etat représentent près de 70%. Il existe d’autres sources : recettes propres (mécénat), collectivités, contrats de recherche (ANR, Europe, France 2030). Les charges de personnel dépassent les 70 % du budget. Il faut savoir aussi la grande majorité des universités (environ 58 sur 70 ou 75) ont voté un budget initial en déficit pour 2025. Or, le budget de l'enseignement supérieur représente environ 3,5 % du budget général des dépenses de l'État en France. Il est l'un des budgets les plus faibles d’Europe.
Les études universitaires en France sont les moins chères de l’UE. Selon Campus France : une Licence, c’est 175 € à 178 € par an. Un Master, 255 € par an. Un Doctorat, 398 € par an. Un BUT (Bachelor Universitaire de Technologie), 178 € par an. Il est évident que tant que l’on n’augmentera pas ces tarifs, il ne faudra pas s’étonner de n’avoir que quatre universités dans le top 30 du classement QS (Quacquarelli Symond) publié sur Campus France récemment : Université Paris Sciences et Lettres (PSL, 7ème), Institut Polytechnique de Paris (21ème), Sorbonne Université (25ème), Université Paris Saclay (30ème). On peut remarquer qu’il n’y a pas un seul établissement de province. Rappelons que la France compte un peu moins de 80 universités. Il y a quand même des questions à se poser à ce sujet. Paris et le désert français écrivait Jean-François Gravier en 1947. Il traduisait tout à fait ce qu’il en était à l’époque. Si la situation s’est heureusement plutôt rééquilibrée, il n’en est pas de même en matière universitaire où un fossé existe toujours. Tant pour poursuivre certaines études que pour mener à bien une belle carrière d’universitaire, mieux vaut tout de même être parisien qu’auvergnat, lyonnais ou toulonnais !
Il faut d’abord rappeler que l’enseignement supérieur désigne l'ensemble des formations et des études suivies après le lycée, qui demandent un niveau de formation au moins égal au baccalauréat. Il est constitué d’abord des universités, des grandes écoles et de structures publiques ou privées dispensant des diplômes reconnus. Lorsque l’on regarde notre éducation nationale, on se rend compte qu’elle forme un tout qui, même soumis à une certaine hiérarchie, n’en demeure pas moins la même maison qui dispense un savoir diversifié qui va du primaire à l’Université. De l’instituteur (nous préférons au terme professeur des écoles !) au professeur de fac, nous avons tous un rôle dans l’instruction (nous n’aimons pas le terme éducation !) que nous dispensons. L’universitaire que je suis depuis bientôt trente ans se rend compte, comme d’autres, que si les bases n’ont pas été bien posées au primaire les carences suivent voire s’aggravent par la suite notamment si elles ne sont pas « compensées » au collège. Chaque collègue juriste peut remarquer dans les copies que le niveau de français s'effondre (syntaxe, compréhension, lecture, oral). Même s’il n’est pas la panacée universelle, le dernier classement Pisa est, une fois encore, éloquent à cet égard. Le déclassement français se trouve là aussi.
Toujours pour alimenter le décor, un petit rappel. Le Maître de Conférences (MCF) est un enseignant-chercheur fonctionnaire titulaire qui exerce dans un établissement public d'enseignement supérieur (de préférence une université) que ce soit sous forme de cours magistraux, de travaux dirigés (TD) ou de travaux pratiques (TP). Il effectue un service annuel de 128 heures de cours magistraux ou 192 heures de TD. Retenez bien ces chiffres ! Précisons ici, car c’est essentiel, que ces heures, c’est l’État qui les doit, via les universités (et leurs composantes) aux enseignants. Et ces derniers sont censés accomplir leur service sur cette base réglementaire. Ils peuvent y rajouter des heures supplémentaires ou pas.
De son côté un professeur des universités (PU) est un enseignant-chercheur fonctionnaire de l'État de catégorie A+, nommé par décret du président de la République. On devient professeur essentiellement en passant un concours assez suranné l’agrégation (droit, économie, gestion, sciences politiques). Un PU a le même service qu’un MCF mais il est mieux payé (de 3000 début de carrière à 6000 fin de carrière).
Pourquoi nous sommes plantés dans le décor
Maître de conférences en droit public depuis 1999 et habilité à diriger des recherches depuis 2010, j’ai d’abord exercé à l’Université de Metz de 1999 à 2003. Il m’ est apparu utile, notamment vu le contexte budgétaire stratocatastrophique qui est le nôtre, de décrire un peu la situation financière qui est la mienne depuis 5 ans. D’abord un petit rappel.
Un MCF a, en moyenne, un bac+ 8 (doctorat) et il doit ensuite obtenir une qualification par un organe au fonctionnement parfois opaque, le Conseil national des universités. Enfin le MCF doit faire « le tour de France » des facs pour trouver un poste : recrutement ouvert par une université, sur lequel le président de l’Université a la haute main (merci la LRU !) avec sélection sur dossier et une audition devant un jury.
Le salaire net mensuel en début de carrière se situe généralement entre 2 100 € et 2 400 €, et progresse avec l'ancienneté et les échelons. Pour l’avoir vécu, si ces derniers aspects sont quasi automatiques, le dernier échelon, le Graal dit « hors-classe », relève d’une sorte de parcours initiatique au fonctionnement plutôt opaque voire subjectif. Nous en savons quelque chose ! Le MCF peut espérer finir sa carrière à environ 4 000 €.
Je parlais ci-dessus du service d’un MCF. Le service d'enseignement annuel obligatoire d'un maître de conférences (MCF) en France est fixé à 192 heures d'équivalent travaux dirigés (ETD) par an. Redisons que ces heures peuvent être accomplies sous forme de cours magistraux (CM), de travaux dirigés (TD) ou de travaux pratiques (TP), selon un système de coefficients (par exemple, 1h de CM équivaut généralement à 1,5h de TD/ETD). Mon cas est, depuis 5 ans, assez révélateur de la gabegie financière de l’État et, partant, de celle de l’Université Clermont Auvergne (déficitaire comme la majorité de ses collègues). Depuis 2003, je suis en poste à l’IUT de Clermont-Fd au département GEA. La réforme du BUT (Bachelor Universitaire de Technologie), lancée à la rentrée 2021, a remplacé le traditionnel DUT en 2 ans par un cursus unique en 3 ans au sein des IUT. Et c’est ce qui m’a planté dans le décor. En effet, du fait de cette réforme (initiée par des experts…belges !), ma matière (droit public) a quasiment disparu des écrans radar. Ce que nous enseignions depuis près de vingt ans a été fondu dans un patchwork appelé « environnement juridique » au sein duquel je fais quelques dizaines d’heures de droit public. Comme me l’avait affirmé, à l’époque, un ex-chef de département GEA, nous expliquant la réforme du BUT, « à court terme toi tu vas perdre au moins 30 à 40 % de ton service ». Il ne croyait pas si « bien » dire ! Depuis lors, et c’est là que le bât blesse, j’oscille péniblement entre 132 et 152 heures/an. Et encore, le département y ajoute des heures de suivi de stages. Et, ce qui est une « dinguerie », ma paie est la même !
Devant cette situation, j’aurais pu me taire car, après tout, comme me le fit remarquer un collègue : « T’es pas le seul. Tu t’en fous, tu es payé »….. Eh bien non, car vu le désastre budgétaire qui est le nôtre, je ne peux me résigner à ce que ce soit toujours « Nicolas qui paie ». Car Nicolas c’est vous, c’est moi, ce sont tous les contribuables….. Une phrase devrait être apposée au frontispice de Bercy : « Il faut demander plus à l'impôt et moins au contribuable. » (Alphonse Allais). J’ai estimé que dans le contexte financier de notre pays, ma situation était a minima anormale. Resituons les chiffres qui font mal depuis quelques mois. Comme l’a annoncé Bercy ce jour, la dette publique de la France grimpera jusqu’au montant record de 121,7 % du PIB en 2027. Il s'agit « d'une hausse mécanique, conséquence d'un déficit qui demeure élevé » (quelle clairvoyance !) a dit Bercy. On sait que la dette publique officielle de la France avoisine dorénavant les 3 600 milliards d'euros (avec une aggravation de 1 200 Milliards d’euros générée par la politique d’Emmanuel Macron depuis le Covid).
Les administrations publiques centrales (dont les universités) portent l’essentiel du déficit public. Le déficit public annuel de la France représente environ 2 450 € par habitant. Nous estimons qu’en me payant à ne pas faire mon service complet, l’Université Clermont Auvergne participe du déficit.
Face à cette situation, insupportable à mes yeux, j’ai décidé de saisir les autorités réputées compétentes pour nous sortir de cet état de fait dommageable. D’abord, à tout seigneur tout honneur, j’ai saisi à plusieurs reprises la direction de l’IUT. Celle-ci n’a pas compris (ou n’a pas voulu traiter le dossier) et m’a renvoyé avec perte et fracas (mail de menaces physiques à l’appui) vers la responsable du département GEA. Celle-ci n’a pas su me proposer autre chose que du suivi de stage. Puis, toujours dans l’attente, j’ai saisi la présidence de l’Université, autorité suprême depuis l’inopportune loi LRU. Comme une sorte de recours hiérarchique en quelque sorte. Le président ne m’a jamais répondu lui-même mais a délégué une de ses vice-présidentes en charge de la carrière des enseignants. Celle-ci, et je me rappelle parfaitement de cette réunion, était entourée d’un DRH (inutile en l’espèce) et un directeur des services (hors sujet sur le dossier). Elle m’a dans un premier temps proposé des heures, glanées çà et là, qui ne rentraient pas du tout dans notre champ de compétence. Que c’est fâcheux quand on gère de tels dossiers ! Puis elle m’a avoué son impuissance en me conseillant de voir de mon côté ce que nous pouvions trouver. Ahurissant ! Ce que j’ai fait, tant bien que mal, sur un ou deux ans mais ce n’était pas une solution pérenne.
La situation a perduré (et perdure toujours). Et c’est encore Nicolas paie ! J’estime participer, malgré moi, à une sorte de captation d’argent publique. Et cela m’est assez insupportable. Ne pas être le seul m’est totalement indifférent.
J’ai donc décidé de passer à l’échelon supérieur et avisé M. Baptiste ministre des Universités mais je n’ai jamais eu aucune réponse (il est coutumier paraît-il). Bien entendu, dans un contexte de crise budgétaire sans précédent depuis 1958, le dysfonctionnement du service d’un MCF de province est sans importance à ses yeux…. Qu’à cela ne tienne, je suis têtu de nature et ai même parfois « la tête près du bonnet » ! Étant donné que le Premier Ministre est aussi en charge de l’administration (art. 20 et 21C), nous avons écrit à M. Lecornu. Peu de temps après nous avons eu une réponse selon laquelle ses services saisissaient M. Baptiste. Depuis plus aucune nouvelle ! Et pendant ce temps-là l’horloge de la dette française tourne inexorablement vers les 3600 milliards d’euros. Dans celle-ci, il y a le déficit de l’Enseignement supérieur, au sein duquel il y a le gaspillage que l’on « inflige » à un MCF de l’Université Clermont Auvergne depuis cinq ans. Comprenne qui pourra. Et surtout, explique qui pourra !
Un ami ex-fonctionnaire à la Chambre Régionale des Comptes AURA (un peu inquiet de cette situation) m’a conseillé de saisir la Cour des Comptes. Nous nous sommes exécutés et nous attendons.
Du gaspillage de l'argent public à la paupérisation des étudiants
Pour conclure, on peut estimer que notre sort est bien peu de choses en comparaison avec ce que vivent trop de nos étudiants. Depuis quelques années, ils font face à de multiples difficultés, principalement liées à la précarité financière et à la dégradation de leur santé mentale. Il faut savoir qu’un étudiant sur deux est contraint de cumuler études et emploi, avec des revenus souvent trop faibles pour vivre dignement. Au sein de la 6ème puissance mondiale, manger à sa faim est une lutte quotidienne pour de nombreux étudiants (deux sur cinq). C’ est même un défi : 18 % des jeunes déclarent avoir recours à l’aide alimentaire, d’après le baromètre IFOP/COP1, soit près de un étudiant sur cinq. On en n’a jamais vu autant aux Restos du Cœur depuis quelques années. Pour cette rentrée 2026, la majorité des CROUS a d’ailleurs proposé le déjeuner à 1 euro. Initiative très positive, quoi qu’il en coûte. De toute façon, au point où l'on en est, cette dépense si légitime pour l’avenir ne fera pas exploser les comptes, qui sont à l’os.
De même, se loger dignement est devenu un luxe inaccessible pour beaucoup d’étudiants. Et quand ils trouvent enfin un toit (même en colocation), il est bien souvent précaire ou pas vraiment aux normes (les marchands de sommeil « veillent »…). Et ce sont un peu plus de 30 % des étudiants qui peinent à régler leur loyer à temps. Et dans cette France du XXIème siècle, il est honteux de constater aussi qu’il existe même, depuis quelques années maintenant, une précarité menstruelle, une réalité trop souvent ignorée (https://www.secours-catholique.org).
Les étudiants sont l’avenir d’un pays. Lorsque celui-ci les maltraite, il ne faut pas s’étonner que nombre d’entre eux partent étudier à l’étranger. De plus en plus. Les meilleurs en général, ou ceux qui ont les moyens.
Pour ce qui est de ma situation, je suis à deux ans de la retraite. Si je pouvais éviter de continuer à être payé pour ce que je ne fais pas, ce serait tout de même mieux. Ce qui me motive toujours dans ce métier (et il n’y a plus que ça, d’ailleurs), c’est la relation avec les étudiants. Quand on a la vocation, l’enseignement, c’est passionnant. Bien sûr, comme dans toute activité humaine, il y a des hauts et des bas. Comme le disait Chirac : « Dans la vie, il y a des hauts et des bas. Il faut mépriser les hauts et repriser les bas »…..
Même si ma motivation s’est un peu étiolée avec le temps (en grande partie à cause d’une administration trop peuplée de « petits hommes gris » insupportables !), rentrer dans un amphi (ou dans une salle de cours) reste un moment fort. La première fois, c’est même très impressionnant. On se dit qu'on participe à quelque chose de grand qui nous dépasse.